Dans une brillante synthèse, Michel Vovelle tire le bilan de décennies de recherches sur l’héritage et la mémoire révolutionnaires de la société française.
1789, l’héritage et la mémoire,
par Michel Vovelle. Éditions Privat, 2007, 376 pages, 19 euros.
Réunir en une véritable synthèse historiographique le travail d’une vie entière consacrée à la recherche historique sur la Révolution française, c’est le tour de force que réussit l’historien Michel Vovelle dans ce long essai consacré à la fois aux legs politiques, institutionnels et culturels de la période révolutionnaire et à la mémoire de l’événement dans la société française et dans le monde, de la Restauration jusqu’à aujourd’hui.
Dédié au célèbre 1789 de Georges Lefebvre - un livre de combat rédigé en 1939 à l’occasion du cent-cinquantenaire de la Révolution et interdit quelques mois plus tard par le gouvernement de Vichy -, l’ouvrage s’inspire librement d’interventions inédites, ou en cours de publication, de textes publiés parfois à l’étranger et donc peu accessibles au lecteur français, de communications célèbres et d’études plus anciennes. L’auteur a su en tirer l’essentiel de façon à mettre en perspective ces deux problématiques complémentaires que sont, d’une part, l’évaluation pragmatique des réalisations révolutionnaires - l’héritage légué - et, d’autre part, à travers le filtre du souvenir et ses réévaluations successives, les différentes étapes de notre rapport à la Révolution - l’héritage reçu.
Si Michel Vovelle a la modestie de souligner que son livre n’est pas un livre d’érudition, le lecteur appréciera cependant le grand savoir qui le nourrit. Ainsi les grands dossiers traités par les spécialistes depuis le bicentenaire sont-ils systématiquement recontextualisés et décryptés à la lumière des derniers développements de l’historiographie, qu’il s’agisse de présenter ce qui constitue le socle « immatériel » de l’héritage révolutionnaire, les célèbres « proclamations » de la Déclaration des droits de l’homme dont la modernité singularise tellement la Révolution française des précédents anglais et américains, ou des éléments plus concrets comme l’abolition de la féodalité ou le développement de pratiques politiques modernes liées à l’exercice de la citoyenneté. L’auteur, qui n’hésite pas à parler de « dette » à l’égard de ce « système de valeurs » que nous a légué la Révolution, ne néglige pas pour autant les points noirs de cet héritage dont le souvenir a durablement marqué les mémoires : qu’on pense aux violences de la Terreur ou à la fracture religieuse aggravée par la déchristianisation à marche forcée de l’an II.
Quand vient le tour de la mémoire, Michel Vovelle constate d’abord que, au cours des deux siècles écoulés depuis 1789, une partie du legs révolutionnaire - la démocratie politique représentative moderne - n’a finalement pas été remise en cause. Toutefois, à partir des années 1960, de nombreux intellectuels se sont élevés contre le mythe et les illusions de la Révolution aux motifs qu’ils voyaient en elle la matrice des totalitarismes (Talmon) ou l’origine d’illusions égalitaristes constituant autant d’obstacles à la marche paisible vers une société libérale décomplexée (Furet). Cette tendance irrépressible, critique radicale du concept de révolution, a culminé avec les commémorations du bicentenaire et la proclamation lapidaire de François Furet : « La Révolution est terminée. »
Mais est-elle vraiment terminée, s’interroge le spécialiste, qui a cartographié l’évolution du comportement politique des Français à la lumière des lignes de partage héritées de l’époque révolutionnaire ? Mises à jour en intégrant les résultats des derniers scrutins électoraux, les cartes publiées aujourd’hui par Michel Vovelle attestent de l’influence toujours déterminante des comportements façonnés dans l’expérience révolutionnaire.
Julien Louvrier
Article publié dans l'Humanité