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Le centenaire de la révolte du Midi viticole et de ses « braves soldats du 17e » donne lieu à la publication d’un beau livre signé de trois journalistes de l’Humanité.
Les Vendanges de la colère. Midi viticole 1907-2007.
Par Christophe Deroubaix, Gérard Le Puill et Alain Raynal.
Préface d’Emmanuel Le Roy-Ladurie.
Éd. Au Diable-Vauvert / l’Humanité. 127 pages, 29 euros.
C’est le soulèvement de tout un peuple. Le Midi rouge et le Midi du rouge s’insurgent contre la mévente du vin et l’écroulement des cours. Plus de 500 000 manifestants défilent lors de la dernière manifestation à Montpellier. À Paris, le pouvoir frissonne devant ce précipité qui allie une révolte sociale et l’affirmation frondeuse de l’identité occitane, devant ces défilés, drapeaux rouges en tête, qui clament l’Internationale. Les Vendanges de la colère relatent ces semaines fiévreuses de 1907, avec la rigueur d’un vrai travail d’historien et le style haletant du journaliste. Défilent ainsi les figures emblématiques du mouvement : Marcelin Albert, « le prêcheur des platanes », obstiné et sincère, revendiquant un apolitisme forcené pour finir, piégé par un fin politique, Clemenceau ; Ernest Ferroul, maire guesdiste de Narbonne, premier président de la Confédération générale des vignerons du Midi, qui garde des liens avec la droite royaliste ; les syndicalistes révolutionnaires de Montpellier et les « braves soldats du 17e » qui n’ont pas voulu « assassiner la République ».
Lancé par les ouvriers agricoles, le mouvement construit une alliance avec les propriétaires qui en prendront la tête. Le caractère « interclassiste » de cette révolte déroute un peu les courants socialistes. L’Humanité la soutient activement et fidèlement, et Jean Jaurès tient à souligner ce que la crise viticole doit à l’anarchie du capitalisme, avec une proposition de loi qui comprend la nationalisation des grands domaines viticoles. « Mais que de difficultés pour introduire peu à peu, dans cette dispersion et défiance séculaires, une tendance d’esprit communiste ! confesse-t-il le 7 mai 1907 dans son journal. Les militants se sont bien gardés de heurter ce qu’il y a de plus profond et, en un sens, de légitime dans les habitudes paysannes. »
Le pouvoir s’appuiera sur les divisions du mouvement pour reprendre la main, et elle, sera lourde ! La troupe dépêchée dans le Midi ouvre le feu, victimes tombent, les fusillades des 19 et 20 juin 1907 restent dans les mémoires. L’Humanité proclame à sa « une » : « Majorité d’assassins. La Chambre acquitte les massacreurs du Midi. Le blanc-seing est devenu rouge. Quatre cents soldats mettent crosse en l’air. » Et le directeur du quotidien signe un éditorial titré « La tache de sang ».
Le joli texte d’Alain Raynal est appuyé par les documents d’époque, ainsi que par l’analyse des historiens Rémy Pech et Jean Sagnes. Il débouche sur les révoltes des trente dernières années - avec en rappel un joli texte du leader viticole Emmanuel Maffre-Baugé - et sur la résonance de ce soulèvement centenaire dans les mentalités de ce Midi rebelle où, il n’y a pas si longtemps finalement, le Parti communiste avait drainé des foules autour du manifeste « Mon païs escorjat » (mon pays écorché).
Hier, c’est encore aujourd’hui. L’écrivain et chanteur Claude Marti le réécrivait dans les colonnes toujours de l’Humanité, mais le 25 mars 2006 : « Le malheur est pourtant de retour. Les cuves sont pleines, les cours sont au plus bas, il faut de nouveau travailler pour un maigre salaire et souvent sans espoir d’aucune rétribution. On se prépare à résister encore. Comme en 1907, comme à chaque fois, pour survivre, dans l’attente passionnée d’une nouvelle saison des hommes, celle du juste prix donné partout à l’intelligence, au courage et au travail. »
Le temps de l’histoire s’étire, bien souvent hors de vue : c’est de 1907 et de cette révolte que date la revendication d’un « vin naturel » et d’une lutte contre les fraudes. Ce beau livre incite donc à découvrir tout le savoir, toute la culture accumulée au fond des flacons venus du Midi. Ceci est son sang... Christophe Deroubaix trace une carte des vignobles et des hommes qui les font vivre, parmi lesquels des femmes, si j’ose dire. Françoise Julien qui recherche « de la finesse, de la minéralité, de la complexité », Delphine Maymil qui lance ses vins à la conquête des plus jeunes, Sophie Pujol à qui la coopérative de Névian a confié son destin et qui lance des boissons hérétiques... Le vin se marie bien à la poésie et j’ai quelques souvenirs d’un vigneron poète en Mâconnais... Mais écoutez chanter ces mots : château Coupe-Roses, le domaine minervois de l’ami Pascal Frissant, mas de Daumas-Gassac ; le Clos-Marie au sein du pic-saint-loup ; domaine des Deux Ânes ; mas Amiel... Comment le vin pourrait-il alors être réduit à une « boisson hydro-alcoolique » par la viticulture industrielle ? Le troisième auteur de cet ouvrage, Gérard Le Puill, décortique les périls que fait courir la mondialisation capitaliste sur ce patrimoine toujours recommencé, dessine les cartes d’autres circuits qui rapprochent les consommateurs des producteurs comme à Camplong-d’Aude. Mieux, en amateur éclairé (et ici, il nous a quelquefois abreuvés de ses lumières), il glisse, l’air de rien, quelques couples à éprouver, un fromage persillé d’Auvergne et un liquoreux du Languedoc, ou bien des huîtres de Thau et un picpoul de Pinet. Un centenaire comme celui du soulèvement de 1907, cela se fête... et s’arrose.
Patrick Apel-Muller, l'Humanité